Vous trouverez
ci-dessous un article de « l’Obs » concernant la publication récente
de la première anthologie de littérature ouïgoure publiée en langue française.
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La toute première anthologie de
littérature ouïgoure, traduite en français, vient de paraître. Un recueil
poignant, alors que la plupart des poètes et écrivains ouïgours sont détenus ou
portés disparus, victimes de la répression chinoise.
Parfois,
il ne reste plus que les mots. Quand tout disparaît et que tout ce qui fut
connu est englouti dans le néant. Alors que le pouvoir chinois tente
méthodiquement d’éradiquer le peuple ouïgour, d’effacer sa langue et sa
culture, avec plus d’1 million d’individus détenus arbitrairement dans des
camps d’internement, il y a quelque chose de poignant à se plonger dans la
toute première anthologie de littérature ouïgoure que publient les éditions
Jentayu. Des poèmes, des nouvelles, des récits, comme des éclats tragiques de
mémoire. « Depuis 2018,
les grandes figures littéraires ouïgoures contemporaines sont portées
disparues, ont été enlevées ou sont en prison. Il nous semblait urgent de
rassembler et de traduire ces voix. De les faire entendre dans ce recueil »,
dit Mukaddas Mijit, co-éditrice du livre avec Vanessa Frangville, universitaire
spécialiste du monde ouïgour. Mukaddas Mijit, documentariste, traductrice,
spécialiste de danse et de théâtre ouïgours, apparaît sous son vrai nom dans le
recueil, contrairement à beaucoup des auteurs cités dans l’anthologie, voire
des illustrateurs, qui ont choisi l’anonymat : « Écrire de la poésie, éditer et traduire
la langue ouïgoure, utiliser l’alphabet ouïgour, c’est trop dangereux dans la
Chine d’aujourd’hui. Même en dehors de la Chine, le risque de répression
subsiste. Beaucoup d’auteurs ouïgours en exil ont encore des amis ou de la
famille là-bas, ils sont contraints d’écrire sous pseudo. Mon cas est
différent : ma famille a immigré il y a vingt ans, avant toutes les
horreurs. »
Dans
cet ouvrage remarquable, on découvre à travers prose et poésie l’histoire d’un
peuple qui lutte depuis des siècles contre l’effacement. Les Ouïgours sont
un peuple turcophone d’Asie centrale, tout comme les Kirghizes ou les Kazakhs,
en majorité musulman. Leur terre natale est située au nord-ouest de la Chine, dans
cette fameuse région du Xinjiang, que beaucoup de Ouïgours de la diaspora
préfèrent nommer « Ouïgouristan », s’accrochant aux deux brefs
moments (1933-1934 et 1944-1949) où ce territoire fut indépendant. Le Xinjiang,
« nouvelle frontière », en chinois, fut en effet annexé
administrativement par la dynastie Qing dès la fin du XVIIIe siècle, bref,
colonisé, avant d’être déclaré en 1955 comme faisant partie intégrante de
la République populaire de Chine, sous le nom de « région autonome
ouïgoure du Xinjiang ». Sous Mao Zedong, des grandes figures de la
littérature ouïgoure, comme l’écrivain Hoshur, furent emprisonnées par les
Gardes rouges, lors de la révolution culturelle. Sa nouvelle, « La polémique de la
moustache »,
traduite dans ce recueil, est un bijou d’absurdité kafkaïenne. Un homme
s’inquiète, alors qu’on dresse des « listes
de moustachus », et décide de se raser… devenant alors suspect
aux yeux des autorités. Même inquiétante étrangeté dans « Une vache dans la
ville »
d’Helide Isra’il, ou dans « La
pelle de Platon »,
de Perhat Tursun. Aujourd’hui, ces trois figures majeures de la littérature
ouïgoure, éduquées dans des écoles ouïgoures et écrivant en langue ouïgoure,
sont en détention ou ont disparu. De Perhat Tursun, détenu depuis 2018, on peut
néanmoins trouver « The backstreets », son dernier roman, dont la traduction en
anglais vient de paraître en septembre. Cette traduction était prête dès 2015,
mais Darren Byler, anthropologue américain spécialiste du monde ouïgour,
craignait que sa publication ne mette en danger Tursun ainsi que son
co-traducteur, ouïgour, qui reste anonyme. « Aujourd’hui,
alors que Tursun et mon co-traducteur sont en prison, il faut que ce livre
sorte », explique-t-il au New York Times.
Crier pour se faire entendre. C’est ce que tente de
faire la jeune génération d’auteurs ouïgours exilés, même s’ils ont été
arrachés de leur terre natale et de leur langue : les jeunes générations
écrivent plus souvent en mandarin, ayant été éduquées pour leur immense
majorité dans des écoles en langue chinoise. En 2017, les derniers manuels
comprenant des textes en ouïgour ont été définitivement bannis des écoles.
« Je suis née dans les années 1980 et je fais partie des derniers qui
ont eu une scolarité en ouïgour jusqu’à l’université, dit Mukaddas Mijit. Je
suis donc vraiment bilingue en chinois et ouïgour. Ce qui n’est pas
toujours le cas pour la jeune génération. » Craignant de ne pas
trouver de travail, au vu des discriminations envers les Ouïgours considérés
comme une « minorité », beaucoup de parents ont en effet choisi
d’envoyer leurs enfants dans des écoles chinoises. On le sait depuis des
siècles : pour effacer un peuple et une identité, que ce soit chez les
Indiens autochtones ou dans les pays colonisés, c’est toujours par la langue
qu’on commence… Aujourd’hui, les auteurs exilés n’ont plus de « veten »
– mot complexe qui vient de « watan », terme arabe qui
signifie nation, patrie, et qui en ouïgour exprime plutôt la notion de
« terre natale », rappelant le « heimat » allemand. Alors
il faut trouver sa voie. Et ceux qui ne veulent plus écrire en mandarin, cette
langue de l’oppresseur qui pourtant fut leur langue d’expression, choisissent
parfois d’écrire dans la « nouvelle » langue, celle du pays
d’accueil. En témoigne « Fuir », saisissant récit de Gül Ay,
pseudonyme d’une jeune autrice réfugiée en France depuis quelques années, qui
écrit désormais en français.
Se rebeller via les mots, sans cesse et toujours. Le
recueil présente les œuvres du poète Luptulla Mutellip mort à 23 ans,
exécuté en 1945 par le pouvoir chinois, considéré comme un héros national
ouïgour. Dans sa cellule, il chantait des chants populaires ouïgours et
récitait ses poèmes… Même retour du tragique, aujourd’hui, alors que bon nombre
de poètes et poétesses ouïgoures sont portés disparus. Les autres, de leur
exil, se font les porte-parole des voix évanouies. Comme la poétesse
trentenaire Hendan, qui écrit ces magnifiques vers et redonne une voix à
Abdurehim Heyit, chanteur et compositeur de musique folklorique ouïgoure, qui
serait décédé en prison en février 2019, comme tant de figures ouïgoures
éminentes :
« Le chagrin qui me serre à l’intérieur libérera
mes ailes
Quand la capuche noire au-dessus de ma tête crie
Urümchi [capitale du Xinjiang, NDLR]
(…) Si tu entends d’étranges rumeurs sur ma mort
Dis-leur que je ne suis pas mort.
Peut-on vraiment mourir sur sa terre
natale ? »
Par Doan
Bui pour « L’Obs »